Il y a quelque chose d’amusant à voir à quel point, dans notre
époque, certains mots suffisent à soulever de tumultueuses
réactions. Prenons au hasard le terme de « décroissance » :
aussitôt qu’on le prononce, se lèvent cent protestations plus
ou moins amusées pour décrier cette lubie écologiste.
Remarquez que, juste après les rires, on entend quelqu’un
prononcer les termes « s’éclairer à la bougie » ou « se chauffer
au feu de bois », tant il est connu que les écologistes sont les
enfants de l’homme de Neandertal et n’aspirent qu’à retrouver
le confort un peu rustique des cavernes, en se vêtant de peau
de bêtes.
Pour ceux qui acceptent toutefois de considérer les choses
sans préjugés, de réfléchir en dehors des sentiers rebattus et
des dogmes, il existe quelque intérêt à réfléchir à la question.
Notre planète permet aux humains que nous sommes de
disposer de deux types de ressources : les unes existent en
quantité limitée, les autres en quantité illimitée.
Parmi les ressources limitées, on compte les sources
d’énergie fossiles (charbon, pétrole, uranium) et les matières
premières permettant de construire des biens matériels : en
l’absence d’une politique efficace de recyclage des métaux,
de l’aluminium et des matières plastiques, on ne peut pas
construire des automobiles à l’infini ; et si on continue d’abattre
tous les arbres de la forêt équatoriale sans promouvoir une
reforestation responsable, il faudra se passer de meubles en
bois exotiques. Les ressources illimitées (ou renouvelables)
quant à elles nous sont offertes sans compter : le soleil en a
encore pour un peu plus de quatre milliards d’années à nous
envoyer ses rayons, le vent tourne autour de la Terre sans
limite, et les végétaux repoussent avec bonhomie aussitôt
qu’on les replante (et qu’on ne rencontre pas sur sa route une
multinationale qui a breveté les semences pour empêcher les
paysans de s’en servir, ou manipulé génétiquement les mêmes
semences en vue de rendre ces plantes stériles et d’empêcher
les mêmes paysans de s’en resservir d’une année à l’autre).
Or il se trouve que, par une étonnante propension dont il
reste à interroger les causes, l’espèce humaine fait, depuis
l’âge du fer, une consommation exponentielle des ressources
non-renouvelables de la planète. Et que, dans le même
temps, ladite espèce humaine n’a rien trouvé de mieux à
faire qu’à ériger un modèle économique accroissant encore
sa dépendance vorace aux ressources limitées : l’économie
de marché. Laquelle repose tout entière sur un principe : la
consommation. Et les choses sont ainsi faites que les hommes
ont besoin de consommer chaque jour davantage pour faire
tourner l’économie de marché. Cela s’appelle la croissance.
En période de croissance, on est riche, donc on consomme
puisqu’on nous a appris à le faire, donc on travaille pour
produire les biens que le consommateur réclame, donc
on s’enrichit puisqu’on travaille, et on est en mesure de
consommer davantage, et on fabrique davantage de biens, et
on pille la planète de ses ressources. En revanche, quand ça
coince, la machine s’essouffle, le chômage augmente et les
chômeurs devenus pauvres sont empêchés de consommer,
donc la demande de biens décroît, la boutique ferme ses
volets, la misère se répand, et le noir corbeau de la récession
ravage les Bourses l’une après l’autre. L’économie de marché
nous donne donc le choix entre la récession (qui augmente la
pauvreté) et la croissance (qui pille les ressources limitées que
la planète a mises à notre disposition – et particulièrement
le pétrole dont l’usage aboutit par ailleurs à réchauffer le
climat).
Nous, écologistes, considérons que ça vaut le coup de se
poser la question de savoir si tout cela est bien raisonnable. Si
on interroge l’avenir, on se dit que l’économie de marché telle
qu’elle est pratiquée contient dans ses gènes sa propre perte :
au train où vont les choses, on va dans le mur.
Dès lors, pourquoi ne pas se pencher sur quelques hypothèses
de travail ? L’une d’elles se nomme donc « décroissance ».
Laissons rire les rieurs, avançons : décroissance, simplicité
volontaire, consistent à penser que la prospérité et le bonheur
ne dépendent pas de la surconsommation et de la compétition
que se livrent les entreprises, les Etats, dans cette escalade
morbide. Peut-être un autre mode de vie est-il envisageable,
reposant davantage sur du lien social et des échanges de
type court : consommer les pommes de Hesbaye plutôt que
celles du Cap, prendre ses vacances dans le Cantal plutôt
qu’au Brésil, importer une éolienne fabriquée en Allemagne
plutôt que de l’uranium extrait au Niger (sur lequel par
ailleurs la population locale ne touche pas le moindre
dividende), et promouvoir l’emploi dans des secteurs qui
soutiennent une vision à long terme : infrastructures sociales,
technologies durables dans les domaines de l’énergie, de la
construction ou de la mobilité, entretien et protection des
écosystèmes … A ce titre (consommation de biens et de
services produits localement, enrichissement du tissu social
et associatif, citoyenneté), la Commune peut devenir un
lieu particulièrement concerné par ce déploiement d’une
économie nouvelle. Peu importe le sacro-saint dogme de la
croissance à tout prix, si l’on trouve son bonheur, sa richesse
et son épanouissement d’une autre façon.
L’économie de marché s’est hissée au rang d’une religion
devant laquelle s’agenouillent des milliards de pratiquants.
Une religion morbide réclamant un tribut exorbitant, le
sacrifice de la planète et de l’humain. Il est peut-être temps de
réfléchir à la plus intelligente façon de renverser cette idole.
Xavier Deutsch,
pour la locale ECOLO
